Témoignage d’un infirmier (1960)

Il m'a semblé  qu'il pouvait être intéressant de rappeler les motivations qui sont intervenues dans la décision de la plupart d'entre nous de quitter les hôpitaux dans lesquels nous étions employés pour venir à Charcot.

Je ne puis parler au nom de mes collègues venant eux aussi de différents établissements des quatre coins de la France à cette époque mais compte tenu de ce qu'ils ont pu témoigner lors de nos fréquentes réunions, on peut en relever une image assez globale : à savoir que ce choix correspondait au désir de pouvoir travailler dans une institution qui allait nous donner la possibilité d'appliquer (de mettre en pratique) ce qu'on nous avait appris en théorie durant nos cours.

Les hôpitaux que nous quittions avaient engagé, il faut le dire, quelques tentatives de transformations tant sur le plan des structures de l'environnement des malades que sur celui des méthodes thérapeutiques. Il faut rappeler que nous étions alors en 1960 et que la découverte depuis peu de moyens chimiothérapiques commençait à « révolutionner » sensiblement « l'univers psy ».

Mais les tentatives restaient bien timides et embryonnaires si je puis dire et ne manquaient pas bien entendu de rencontrer quelques résistances du côté de certains « grands patrons » peu désireux de changer leurs conceptions - on ne bouscule pas ainsi parfois un siècle de « traditions ».

Il faut savoir qu'à cette époque la psychiatrie était encore dans bon nombre d'hôpitaux une psychiatrie « d'enfermement ». Il fallait avant tout et dès qu'un individu manifestait quelques signes apparents de trouble mental, le mettre hors d'état d'inquiéter son entourage plus ou moins proche et le seul moyen immédiat était l'H.P. Soyons objectifs et honnêtes, il faut bien dire, il n'existait pas d'autres solutions pour certains états de crises graves ou petits états dépressifs, tout le monde était plus ou moins logés à la même « enseigne ».

J‘aimerais ici préciser que dans certains pavillons tels les services d'admissions (chaque pavillon ayant sa spécificité) le personnel infirmier était lui-même enfermé sans possibilité de pouvoir sortir sans l'autorisation du chef de pavillon (grade aujourd'hui supprimé) qui seul était détenteur de la clé, dite « passe central », les infirmiers ne possédant que les clés intérieures du service.

Ces quelques « détails » étaient nécessaires pour permettre d'imaginer un peu le climat qui pouvait régner dans de telles conditions. Dans certains pavillons dits difficiles où l'on parquait des malades agités, cela était absolument inévitable.

Il faut ajouter à cela le fait que le personnel était en permanence soumis à la crainte d'une possible évasion d'un des malades du secteur dont il était responsable, ce qui le cas échéant risquait de lui valoir un blâme et d'être souligné à l'encre rouge dans son dossier administratif, si cela se reproduisait un peu trop souvent.

Nous ne pouvions parfois éviter de penser que notre travail avait quelques similitudes avec celui des maisons d'arrêt, impression par ailleurs renforcée par les anciens infirmiers de la génération qui nous précédait, n'étaient jamais appelés autrement que « gardiens » par les malades. Ce n'est pas peu dire.

Ceci dit et ce n'est qu'un bref aperçu, il est aisé de comprendre que la perspective qui soudain nous était offerte de rompre avec tout cela, de connaître et de pouvoir pratiquer notre métier dans d'autres conditions, a été pour une grande part à l'origine de notre venue à Charcot.

Faut-il dire alors que tout était facile et s'est fait dans la satisfaction générale et sous un ciel sans nuages ? De telles conditions n'existent jamais bien entendu. Mais l'enthousiasme qui pour la majeure partie d'entre nous nous animait, a permis que nous puissions faire face à d'autres problèmes qui ne manquaient de venir un peu tempérer nos ardeurs premières.

Par contraste avec ce que nous avions laissé en venant à Charcot, il faut inscrire surtout et d'abord il me semble, la liberté dont nous avions été si longtemps privés dans notre pratique hospitalière quotidienne et qui nous était ici si largement offerte : portes ouvertes, liberté et même invitation à innover et bien d'autres choses… était appréciée ô combien… cependant tout cela n'allait pas obligatoirement de soi et les structures et l'organisation (il en faut bien une) étaient à mettre en place et on ne pouvait éviter d'être confrontés à de multiples problèmes.

Il serait difficile et fastidieux de les énumérer ici, mais quelques exemples me semblent significatifs. Celui de la liberté était apprécié, elle n'était bien entendu pas à sens unique, les malades aussi en bénéficiaient et si nous n'avions plus la préoccupation de l'évasion, il nous fallait faire face aux réalités de la fugue !

Les malades ne pouvaient plus s'évader d'un lieu aux portes largement ouvertes mais ils pouvaient fuguer… il faut dire que les premiers mois ont été fertiles en activités de recherches des malades qui venaient en particulier par cars entiers de Clermont de l'Oise et qui pour beaucoup étaient bouclés depuis des années et pour certains même camisolés. Quelle aubaine et quelle tentation de « prendre un peu l'air » ; sans compter ceux qui manifestaient de véritables états d'angoisse face à ce « manque » à ne plus se sentir protégés par le climat carcéral qui avait été le leur durant parfois je l'ai dit des années.

Aussi vous voyez un peu d'ici le tableau des malades après lesquels il fallait sans arrêt courir dans le village qu'était encore Plaisir à l'époque et dans les environs, à pied, pas à cheval, on en avait pas et parfois en voiture, on en avait pas beaucoup et je me souviens du jour où complètement démunis de véhicules, ceux de l'hôpital étaient sur le sentiers des recherches, le Docteur Koechlin alors médecin directeur prêtait la sienne pour parer au plus pressé. Croyez-moi nous avions parfois vécu des situations très folkloriques. Nous devions parfois aller récupérer le même malade cinq ou six fois dans la même journée et à force il faut bien le dire ça n'était pas une activité tellement passionnante.

Cependant ces inconvénients du démarrage étaient heureusement largement compensés par l'intérêt que nous prenions de jour en jour à la découverte de cette psychiatrie qui nous donnait la possibilité de nous considérer comme d'authentique soignants en donnant à notre travail une autre dimension en considérant le malade qui nous était confié comme un authentique soigné.

Le point le plus marquant de nos nouvelles fonctions fut sans conteste l'aspect relationnel qui, j'en suis convaincu, a le plus contribué à donner cette autre dimension à notre pratique quotidienne auprès des malades et entre nous.

Non seulement la possibilité mais l'invitation a s »exprimer librement lors de multiples réunions organisées chaque jour ont largement permis de déconnecter les tensions inévitables qui sans cela auraient dégénérées en conflits préjudiciables pour tous.

Mais cet aspect autrement positif n'a pas toujours été aussi facile à supporter et à mettre en pratique. Dans nos anciens HP le malade n'avait pas grand chose à dire et il valait mieux pour lui ne pas trop se manifester avec le risque d'être cataloguer « d'agitation paranoïaque ». Et voici que maintenant chaque soigné pouvait revendiquer, exiger parfois avec véhémence sur tout ce qui lui semblait désirable. Il fallait pouvoir faire face à certains débordements sans remettre en question le grand acquis tant souhaité : le droit à l'expression pour chacun et pour le malade, celui même de la folie ? Le chemin de « la thérapie » passait par là ? Autant de choses qui semblent tellement aller de soi aujourd'hui mais qui n'y allaient pas si facilement « en ces temps là » !

Lorsque j'ai pris personnellement mes fonctions en septembre 1960, ce fut avec tous mes autres collègues de cette époque un évènement inoubliable pour chacun de nous, puisque nous participions pour la première fois de notre carrière à l'ouverture d'un hôpital avec tout l'aspect aventure que cela représentait.

Nous venions tous des quatre coins de la France (et parfois d'ailleurs) avec nos particularités régionales, nos formations quelque peu différentes, nos caractères… et il fallait bien tenter avant toutes choses d'harmoniser tout cela et construire une structure hospitalière qui bien entendu n'existait pas ; tout était à faire.

Heureusement pendant environ un mois nous n'avons pas eu de malades, cala n'aurait pas été possible cela va sans dire. Il régnait dans les premiers pavillons ouverts et dans lesquels nous nous affairions, une ambiance type ruche en cours d'élaboration. Nos activités étaient des plus variées, qui allaient du nettoyage après travaux des entreprises qui n'avaient guère laissé les lieux en état de propreté, ni de finition et chacun de nous allait du grattage de peinture laissée sur les vitres et sur les sols, au lavage de toutes les salles à aménager. Puis arrivèrent « les meubles » : bureaux, chaises, fauteuils, lits… je me souviens des avis divers qui alors se manifestaient avec parfois quelque véhémence sur la bonne disposition de tel ou tel fauteuil, pour aménager les salles de séjour. Pauvres de nous, c'était sans compter sur les malades qui lors des premières admissions allaient allègrement bousculer toute notre belle ordonnance patiemment agencée.

Cependant le climat général de nos relation était dans l'ensemble gai et chaleureux et hyperoccupé avec une multitude incalculable de réunions en tout genre : création d'atelier du journal avec potins journaliers, affiches sur tableau dressé dans le pavillon rose qui nous serait le lieu principal de rencontre, mise au point des méthodes de travail, rôle de chacun, invitation à se situer dans tout cela. Je le redis, il faut s'en rendre compte, tout était à faire et nous étions désireux de bien faire.

Et puis il y avait aussi, c'est heureux, des réunions et moments de franche détente ou tout le monde y allait à se défouler un peu, y compris notre grand coordinateur et directeur le Docteur Koechlin et son épouse qui était également médecin chef de service, les autres médecins et internes ne devant se joindre à l'équipe en place qu'au fur et à mesure de l'ouverture des autres pavillons pas encore terminés et avec eux aussi il allait falloir s'adapter.



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